Je suis de droite, mais vive le vélo !

Book Review – Le vélo peut sauver le monde, affirme Peter Walker dans le paveton que tous les cyclistes urbains attendaient. Grâce à lui, comprendre pourquoi on peut être de droite et vouloir moins de bagnoles et plus de vélos est à la portée du premier chauffard de SUV venu.

bike nationIl y a des bouquins comme ça qui rendent décidément la tâche difficile aux cons. Prenez “How Cycling Can Save The World” (1) : s’il lisait ça, le préfet de Paris se sentirait monter le rouge au front, lui qui veut empêcher Anne Hidalgo, portée à la Mairie par le suffrage du peuple de Paris, de faire un peu de place aux vélos sur la majestueuse rue Rivoli. Cramoisi de honte aussi, le libéral bruxellois Alain Courtois, qui a menacé pour empêcher qu’on fasse de la place au vélo de “se coucher sur l’avenue” Franklin Roosevelt (presque aussi majestueuse. Le Louvre en moins, tout de même). Comme l’explique brillamment le journaliste du « Guardian » Peter Walker dans ce livre, “pas besoin d’être un zélote de l’environnement pour penser qu’il faut faire de la place au vélo”. J’ajoute que c’est même à la portée du premier réac’ venu. 

Le Neymar du cyclo-journalisme (je ne parle pas de son salaire) a frappé un grand coup en sortant le bouquin que tous les cyclistes urbains attendaient – même si à vue de nez il est trop British pour espérer être traduit en l’état dans la langue de Modiano. “How Cycling Can Save the World” démontre en creux l’irresponsabilité des sociétés – britannique, belge, française… – qui ne mettent pas (encore) la gomme pour faire décoller la petite reine. Il souligne aussi le rôle déterminant que les associations de cyclistes ont à jouer (@GRACQ, si tu nous lis) : aux Pays-Bas, c’est notamment la ténacité de l’association Stop de Kindermoord qui, à partir de 1972, a forcé les pouvoirs publics à l’action. Avec des résultats époustouflants, comme à Utrecht où 60% des déplacements se font aujourd’hui à vélo… Si la ville de Londres parvenait à un tel niveau, les Anglais économiseraient chaque année 2,4 milliards d’euros (!) rien que sur la note des soins de santé.

T’as pris ton cachet ?

C’est le point d’entrée de Walker : “Si le vélo était un comprimé, les gens diraient que c’est une pilule miraculeuse.” Alors que la voiture est l’un des grands responsables du manque d’activité physique dans nos sociétés, l’utilisation du vélo comme mode de déplacement régulier a un effet boeuf sur la santé (l’auteur asthmatique explique au passage comment elle lui a littéralement sauvé la vie). Rien que sous cet angle : si, comme les Pays-Bas l’ont fait, le Royaume-Uni atteignait 25% de déplacements à vélo, 15.000 vies seraient sauvées chaque année, épargnées par les diabètes, maladies cardio-vasculaires et autres cancers directement liés au manque d’activité physique. “Let’s Move!”, disait Michelle Obama… Lancer un mot d’ordre, c’est bien, changer structurellement les modes de vie, c’est mieux. Et ce n’est pas sorcier – on va y venir.

S’il s’était intéressé à la Belgique, Peter Walker se serait sûrement penché sur le travail du bureau d’étude Transport & Mobility Leueven (TML), qui s’est amusé à calculer le coût pour la société (et pour la sécurité sociale en particulier), d’un trajet entre Bruxelles et Louvain selon le véhicule utilisé. Si le trajet de 30 km est fait par le conducteur d’une voiture abreuvée au diesel, il coûtera 5,19 euros aux caisses publiques que l’automobiliste en question n’aura contribué à remplir avec ses écrasants impôts que de 2,20 euros. Autrement dit, à chaque fois qu’un conducteur fait seul le trajet Bruxelles-Louvain en diesel, la collectivité paie 3 euros. A contrario, quand Willem, qu’on voit dans ce reportage de Terzake   (en néerlandais) fait le même trajet à vélo électrique, il épargne 6,5 euros à la collectivité…

Santé et argent public : rien que du lourd ! Alors avec ces arguments massue, “pourquoi les ministres à travers le monde n’enfoncent-ils pas les portes des hangars municipaux pour sortir les bulldozers et se mettre à dérouler des pistes cyclables sur chaque kilomètre de route asphaltée ?”, s’interroge Peter Walker. Alain Courtois et Michel Delpuech (le préfet de Paris) doivent avoir leur petite idée. Pour notre Neymar, c’est à cause d’un mélange d’inertie politique, d’intérêts acquis, et d’idées préconçues sur la bicyclette.

Et le reste, Ernest !

Ma santé, c’est notre intérêt. Mais on aurait tort de s’arrêter en si bon chemin sur la piste tracée par ce cher Peter. Parlons business, plutôt (pas l’ami de Mickey, l’autre). C’est désormais prouvé : faire de la place au vélo au détriment de la voiture, c’est bon pour le commerce ! À New York, trois ans après l’installation de pistes cyclables sur la 9e Avenue de Manhattan, le chiffre d’affaire des magasins avait augmenté de 49% pendant que celui de trois artères comparables sans piste avait grimpé de 26%. Plusieurs études le montrent: le client à vélo achète moins par visite que celui qui vient en voiture, mais va plus souvent chez son commerçant et dépense en moyenne plus.

Les entreprises commencent à comprendre l’éventail des avantages qu’apporte le vélo – y compris les (très) grandes. Pendant qu’à Liège le fournisseur d’énergie Lampiris (Total) interdisait à ses employés de relier ses sites à bicyclette, des dizaines d’entreprises, dont des géants comme Microsoft, Coca-Cola ou Vodaphone, s’organisaient en un lobby pour pousser Londres à mettre en place de nouvelles infrastructures cyclistes… C’est assez rare pour le souligner: dans ce paragraphe, les multinationales ont le beau rôle – c’est qu’il leur arrive aussi d’être bien placées pour savoir de quoi elles parlent. Peter Walker cite le QG londonien d’@Unilever: “Notre quartier général de Rotterdam est entouré de pistes cyclables et d’un système de tramway efficace. Nous en voyons les bénéfices sur la mobilité et la santé” (et on aimerait bien avoir la même chose à Londres). Gracq, Unilever : même combat ! Qui l’eu cru ?    

On pourrait continuer longtemps, le bouquin de Walker sous le bras, à égrainer les arguments pour faire avancer de manière décisive la vélorution, et on irait volontiers au-delà de l’utilitarisme primaire : si l’on pouvait d’un coup de baguette magique rendre le vélo aussi populaire dans des villes comme Bruxelles ou Paris qu’à Copenhague ou Amsterdam, elles deviendraient soudain beaucoup plus accueillantes pour les êtres humains… (Franchement les Parisiens, vous aimez vous balader le long du fleuve de bagnoles de la rue Rivoli ?) Et avec tout ça on n’aura même pas parlé du climat, alors que, croyez-le ou non, le bilan carbone du vélo est la raison première qui a déterminé mon choix de ne jamais acquérir de voiture.

J’ai omis les oeufs de caille ?

Un coup de baguette, pourquoi pas finalement ? En France – et peut-être bientôt en Belgique, grâce à l’IBSR – on en a dégotté une qui fait de la magie noire : l’obligation du port du casque, qui a déjà largement prouvé son efficacité à réduire le nombre de cyclistes dans les rues. Je vous épargne le chapitre sur le sujet (« Si le casque vélo est la réponse, vous posez la mauvaise question »), ses conclusions sont similaire à ce que vous avez peut-être déjà lu sur ce blog. Au vu de ce qui précède – impact désastreux sur la santé, les finances publiques, l’environnement – ces politiques relèvent du crime contre l’intérêt général (moi Président, il entrera au code pénal).

La baguette magique, la vraie, n’a rien de mystérieux. Les Néerlandais, qui ne portent évidemment pas de casque, vous le diront avec juste ce qu’il faut de condescendance (ne leur en veuillez pas : ils ont toutes les raisons de se la péter). Comment créer un monde où les gosses peuvent se rendre à l’école ou à des activités de manière indépendante, où les vieux peuvent aller voir leurs potes à vélo le coeur léger, où monter en selle n’est pas un problème pour les femmes ? Pourquoi 55% des cyclistes hollandais sont des femmes alors que la gent féminine ne forme que 29% des cyclistes britanniques ? Allez aux Pays-Bas, vous n’aurez pas besoin de vous le faire dire pour comprendre. Un indice, puisque vous êtes là : la réponse commence par “infra” et termine par “structures”.

Aux Pays-Bas et au Danemark, les infrastructures sont conçues pour accueillir et protéger les cyclistes, qui s’y engouffrent en grand nombre. Pour le plus grand bonheur de ceux qui sont vraiment forcés de prendre la voiture et qui voient les embouteillages désenfler. 

Le vélo à lui seul ne sauvera bien sûr pas le monde, mais après avoir lu “How Cycling Can Save the World”, je suis plus convaincu que jamais que le monde ne s’en sortira pas sans lui et que le comprendre est à la portée du premier réac’ venu. Le vélo n’est pas de gauche ou de droite, il n’est pas écolo-bobo : il est efficace et sain, et heureusement de plus en plus de responsables politiques en prennent conscience.

À Londres, c’est l’ancien maire Boris Johnson, un conservateur pur jus (accessoirement le visage du Brexit), qui a lancé la dynamique cycliste, avec une énergie dont les conservateurs belges, français et autres pourraient s’inspirer. Johnson souligne qu’en 1904, 20% des trajets dans la capitale britannique étaient faits à vélo : “À quoi ça sert d’être conservateur si vous ne pouvez pas remonter le temps jusqu’en 1904 ?”, sourit-il lui-même.

Je parle avec tendresse de Boris Johnson, je parle avec douceur des multinationales et de leurs lobbies… Je suis décidément bien de droite. Mais je roule plus que jamais à vélo !

@zinnebike

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(1) Peter Walker, Bike Nation – How Cycling Can Save the World, Yellow Jersey Press, 2017

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7 réflexions sur « Je suis de droite, mais vive le vélo ! »

  1. point de vue que je partage à 200%, mais ça fait du bien de voir venir l’argumentaire de Londres, de New York et d’ailleurs (et au passage, ça fait du bien aussi de quitter l’étiquette ecolo qui colle au cycliste à Bxl: le velo n’est pas plus de gauche que de droite!)

    merci pour la recension, intégralement lue, moi qui dois avouer rester exceptionnellement jusqu’au bout…

    Aimé par 1 personne

  2. j’aytai voulu ajouter 2 commentaires:
    – le port du casque (et de tout élément à utiliser sur le vélo) est également très ennuyant une fois arrivé à destination: qu’est ce qu’on en fait? Faut-il le porter ? Qu’est ce que les enfants de moins de 14 ans vont faire de leur casque à l’école ?
    – j’ai pu passer quelques jour de vacances sur une île Anglo-normande apellée Sark où tout véhicule à moteur est interdit (sauf les tracteurs): Aucun cycliste ne porte de casque … et pourtant aucune route n’est asphaltée: en d’autres termes le vrai danger c’est les voitures !

    Aimé par 1 personne

  3. > Le vélo n’est pas de gauche ou de droite, il n’est pas écolo-bobo

    C’est en fait plus compliqué que ça : la voiture est encore un symbole très important de statut social, ce qui explique son succès à la fois chez les bourges… et les pauvres (je suis pauvre, mais pas un total loser puisque j’ai une voiture) : il est aussi difficile de prendre de la part à la voiture dans les quartiers riches de Paris que dans les banlieues pauvres.

    > À Londres, c’est l’ancien maire Boris Johnson, un conservateur pur jus (accessoirement le visage du Brexit), qui a lancé la dynamique cycliste

    Non : comme expliqué dans le livre, elle est a été lancée par son prédécesseur Ken Livingstone, mais Johnson l’a poursuivi, timidement d’abord puis de manière plus volontariste. On pourrait dire que c’est une preuve d’intelligence (étonnant, vu le bonhomme par ailleurs)… mais on pourrait aussi dire qu’il n’avait pas le choix : Londres souffre des mêmes problèmes de transport que toutes les grandes métropoles. C’est aussi pour ça que Juppé à Bordeaux a poussé le vélo : c’était la seule solution pour réduire les encombrements générés par les travaux du tramway au milieu des années 2000.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour tes commentaires éclairés Alpincesare.
      >oui, la voiture est clairement un marqueur social (le vélo aussi, d’ailleurs), ce qui explique que les rues de Pékin ou Kinshasa sont paralysées par les bagnoles et que des communes opulentes comme Uccle (pour prendre un exemple bruxellois) ne font pas de place au vélo.
      >Mais c’est précisément parce que le vélo est la seule solution (pour ceux qui ne croient pas que creuser des autoroutes urbaines à la Houston soit la solution) qu’il n’est ni de droite ni de gauche.
      >OK pour Livingstone, ça dépend à partir de quand on est d’accord de dire qu’une vraie dynamique cycliste est amorcée.

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