Le lièvre et la tortue (schaerbeekoise)

Épatant !, comme on aurait dit au temps où Bruxelles bruxellait. Je sors d’un entretien avec le Monsieur Mobilité de Schaerbeek, et je n’en reviens tellement pas que, abracadabra, j’ouvre ce blog pour en livrer la substantifique moelle (ami vegan, ne pars pas encore).

Tout a commencé en mai dernier. Comme ça m’arrive parfois, j’exposais doctement mes doléances de cycliste empêtré dans la jungle schaerbeekoise à @AchilleColignon, le compte Twitter de la commune. Ce qu’il y a de bien avec lui, c’est qu’il a un côté Siri que beaucoup d’autres comptes de pouvoirs publics n’ont pas : il répond.

***

Ce jour-là, j’ai ressorti mon marronnier favori du moment : les marquages au sol. Bruxelles est pleine de ces petits vélos blancs, généralement peints en alternance avec un chevron, qui tracent en pointillés une voie conseillée aux cyclistes. chevronBien sûr, ce n’est pas une piste cyclable, mais c’est ce qu’on fait de mieux pour donner une place aux cyclistes sans supprimer des places de parking. Or en ce moment, le parking c’est comme Mère Teresa: tout le monde sait que c’est nuisible mais on le sanctifie quand même. En attendant le jour béni où on commencera à remplacer des ranges-Titine par des voies pour bicyclettes, les marquages à chevrons remplissent une mission essentielle: légitimer le vélo sur la voie. Et donc calmer les ardeurs de certains automobilistes qui sans cela ont tendance à croire en toute bonne foi que le monde leur appartient.

Ce jour-là, donc, après avoir constaté la disparition de vélos-chevrons dans plusieurs rues, j’ai pris la mouche. L’avenue Rogier, une des principales artères de la commune, ignore superbement le cycliste sur son tronçon le plus dangereux.

 

Marquages

Bon, je reconnais, je m’emballe. Hantise des cyclistes, hantise des cyclistes, vous me direz: j’ai pas fait de sondage. D’ailleurs si je me sondais, ben je dirais simplement que je la prend tous les jours et que tout va bien merci. Mais croyez moi ou pas, je connais quelqu’un qui n’la prend même pas en bagnole tant elle a les foies. Alors, marquages ou pas, la question se pose. Et la réponse fuse !

Non, ce n’est pas un oubli de la commune.
Et non, ça ne va pas changer de sitôt.

R1

R2

 

J’en reste coi.

***

Schaerbeek a une enveloppe de 72.000 euros par an pour ses pots de peinture de voirie et bien sûr, elle fait ses arbitrages en bon père de famille (sic, oui). Mais n’est pas Perluigi Collina qui veut, et si c’est moi qui tenais le sifflet j’aurais fait autrement.

Ses pochoirs à vélos, Schaerbeek les ballade dans les sens uniques limités (SUL), ce qui est indispensable, et le long « d’itinéraires cyclabes » (les ICR), ce qui est discutable quand on a peu de peinture. À quoi bon dessiner des vélos sur des voies secondaires peu fréquentées et donc peu dangereuses quand les cyclistes ont besoin que leur place soit reconnue sur les axes plus fréquentés, plus dangereux ?

On y vient, peau de lapin ! (Ami vegan, ne pars pas encore.) Car non seulement il y a des humains derrière le compte @AchilleColignon, non seulement ces humains répondent plus pertinemment que Siri, mais en plus ces humains sont assez fous pour tenter une traversée du miroir !

Rencontre

Discuter ? Mon monde bascule. Je ne suis plus un troll qui bondit de post en post: je suis un être de chair et d’os. Et ce message me l’annonce : je vais bientôt rencontrer – en vrai ! – l’architecte de mon chaos routier quotidien. Mais attendez, je crois que je m’emballe là.

***

En fait, Benoît Velghe n’a rien de l’Architecte à qui l’on rêverait de faire entendre raison. Il sait lire dans les cartes du vélo, mais il ne les a pas toutes en main. D’ailleurs il a les mains vides quand il m’accueille dans sa mansarde de l’exubérant hôtel communal (ce qui est commode pour se serrer la pince).

Affable et pédagogue, il reprend tout de zéro. La commune suit le cadre façonné par la Région. Les vade-mecum du pouvoir tutélaire évoluent, les politiques de marquage aussi. Le budget a ses raisons que la raison ne peut ignorer. Et même s’il n’est pas transparent, croyez bien qu’à Schaerbeek, on investit dans la petite reine ! À partir de 2017, la commune installera dix velo-boxx (r) par an pour aider ceux qui ne veulent pas laisser leur bécane aux quatre-vents. On est en train d’élargir les zones 30, ces lieux où il fait bon pédaler. Et on réfléchit à des parkings alternatifs pour les voitures, qui à terme – rêvons un peu – pourraient libérer de l’espace sur la voie publique pour donner des ailes aux vélos.

Quant à nos moutons, revenons-y. Si Schaerbeek abandonne les cyclistes à leur sort sur des zones dangereuses comme l’avenue Rogier, c’est qu’elle poursuit une stratégie qui date du siècle dernier et qu’on pourrait appeler la politique de la tortue… (Vois, ami vegan: aucun animal n’a été maltraité au fil de ce paragraphe.)

C’est qu’il y a, explique Benoît Velghe, deux sortes de cyclistes en ce bas monde. Les lièvres filent tête baissée à travers le tumulte de la ville : les marquages, ils n’ont pas le temps de les voir et qu’il y en ait ou non, rien ni personne ne les empêchera de fendre le bon air de la ville. Les tortues au contraire sont lentes et craintives. Elles sont de ces animaux précieux que l’on apprivoise comme le Renard. Mais les cheveux d’or du Petit Prince ne leur suffisent pas à sortir la tête et les roues du terrier: ce qu’il leur faut, aux tortues, c’est une voie calme, balisée, rassurante (et plate si possible).

Si l’on veut augmenter le nombre de cyclistes à Bruxelles, il faut miser sur les tortues – ne nous inquiétons pas pour les lièvres, ils continueront de pulluler. C’est l’idée. En créant les Itinéraires Cyclabes Régionaux (ICR), on a donc choisi d’investir dans un maillage de chemins à l’abri du tumulte. On aurait bien aimé donner aussi des carottes aux lièvres, mais gouverner, vous le savez, c’est choisir.

***

Je mourrai moins bête mais pas vraiment convaincu. Les rues balisées « ICR » sans piste cyclable sont-ils beaucoup plus empruntés que les artères non balisées ? J’attends les chiffres. En attendant, comme Monsieur Jourdain et sa prose, je me découvre être un cycliste-lièvre. Seulement le lièvre transporte des levrauts, et il a pour compagne une tortue très courageuse qui décide elle aussi d’aller au plus court parce que merde à la fin. On se sent abandonnés sur des zones dangereuses, on nous répond qu’on n’a qu’à faire un détour. Naturellement que la route est à tout le monde, mais tant pis pour ceux qui veulent s’en emparer.

À Schaerbeek comme ailleurs, on continue de marquer la place des cyclistes dans des petites rues sans danger et on continue de les abandonner là où le besoin de légitimation est le plus criant. Mais à Schaerbeek, il y a un Monsieur Mobilité qui a un vélo brodé sur le t-shirt et qui prend le temps de parler, et c’est top. Spéciale dédicace à lui. (Ami vegan, merci d’avoir tenu jusqu’au bout.)

 

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8 réflexions sur « Le lièvre et la tortue (schaerbeekoise) »

  1. Hello,

    Je pensais exactement comme vous et boudais les ICR. Jusqu’à ce que je me renseigne en profondeur sur l’exposition des cyclistes à la pollution de l’air (principalement générée par le traffic en ville) et ses effets délétères (domaine en plein boum, les études s’accumulent à un rythme affolant).
    Du coup, maintenant je roule pépère (pour ne pas inhaler trop de crasses, plus on respire vite plus on accumule des contaminants) et dans des rues avec peu de traffic. Et tant pis si ça me fait perdre 10 minutes.

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  2. Et bien, cela explique bien des choses.
    J’ai testé une fois un ICR pour un trajet que je dois faire régulièrement histoire d’éviter le rond-point Montgoméry et le boulevard Général Jacques. J’ai pratiquement double mon temps de trajet (45 min au lieu de 25).
    Résultat, j’emprunte systématiquement Montgoméry et Général Jacques et tant pis pour le côté sport de cette aventure.

    Aimé par 1 personne

  3. IL est ou le problème avec les vegans? ce n’est pas en utilisant des mots d’animaux qu’on les maltraites. Mais c’est bien en stigmatisant les vegans comme vous le faite qu’on décrédibilisé leur lutte. Personnellement ça m’énerve, et ça a toujours été facile de se foutre de la gueule (houlala) des zautres.
    Je comprends toujours pas ce que ça vient foutre dans cet article.

    Rouler à vélo c’est bon pour la planète, manger vegan c’est mieux!

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    1. Merci pour le message, C. Désolé, c’est plus fort que moi, j’ai horreur des anglicismes. Je penserai à ajouter un disclaimer (oups) la prochaine fois pour que les enfants de moins de 12 ans et les vegans-premier-degré-qui-savent-ce-qui-est-mieux se tiennent à distance de ce blog. Pour les autres, végétaliens détendus du sphincter ou carnivores de confessionnal, ça devrait le faire.

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      1. Encore une fois vous dénigrer. Comparer des enfants de moins de 12 ans avec des « vegans-premier-degré-qui-savent-ce-qui-est-mieux  » c’est insultant. laisser bouffer les gens comme ils le souhaitent. Je trouve cette acharnement inutile voir contre-productif.

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      2. Merci pour le message, C., je sens qu’on avance. Si je peux me permettre c’est vous qui comparez les enfants de 12 ans aux « vegans-premier-degré-qui-etc. » Et ce faisant vous dénigrez les premiers. Si je songeais à mettre une note d’avertissement pour les gamins en bannière de ce blog, ce ne serait pas parce que je parle de moëlle et de peau de lapin dans un post ou parce qu’ils ne seraient pas capables de prendre le second degré pour ce qu’il est. Si vous me faites songer à mettre un disclaimer, c’est parce que je suis incontrôlable et incontrôlé et que je risque de commettre d’autres dérapages sabreux, scandaleux voire scatologiques ou (Dieu nous garde) libidinaux. Pour le reste, je vous renvoie à la dernière phrase de ma réponse précédente.

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